Sarkozy et L’Afrique : Du discours de Sarkozy à l’actualisation des idéologies ethno-anthropologiques
:
« … Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme Africain n’est pas assez ancré dans l’Histoire. Le paysan Africain qui est depuis des millénaires, vit avec les saisons dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire, où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne. Mais, l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble écrit d’avance. Jamais, il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin… »
Sarkozy, Jeudi 26 juillet 2007, Dakar.
Ce discours quoique vous en pensiez ne date pas du XVIII ou du XIX siècle. Il a été prononcé par une institution dans la mesure où elle représente le Président de
la République française.
A bien des égards, cette phraséologie reste foncièrement ancrée dans une conception évolutionniste des sociétés humaines et précisons le (comme le Président a osé s’aventurer sur le terrain de la détermination des caractéristiques psychologiques et culturelles de l’Africain), une typologie des sociétés et des races –l’eugénisme aidant- qui, d’une part, a bouleversé le rapport de l’Occident face aux autres sociétés humaines et ; d’autre part, a produit la plus grande barbarie humaine.[1]
Ce que nous essayerons de démonter tout au long de cet article, est que cette institution en l’occurrence Monsieur le Président de
la France, nous livre les soubassements idéologiques qui déterminent les relations de l’Afrique Noire à
la France et de manière générale de l’Afrique Noire au monde Occidental. Discours dont les fondements théoriques puisent leurs racines dans une philosophie de l’histoire (à vocation évolutionniste et téléologique) qui tente de décrire, de typifier et d’interpréter le développement des sociétés humaines[2].
1- Analyse et impensé du discours :
Si nous analysons bien ce discours, nous nous apercevons qu’il y a une généralisation, voire une définition d’une essence transcendantale, figée immobile et qui définit des manières habituelles de faire et de penser, disons une immédiateté de la conscience. Autrement dit, l’Africain, le paysan Africain par un étrange procès, perpétue des habitudes qui témoignent de son irrationalité, de sa jouissance éternelle face à la nature qui rappelle curieusement la typologie de Senghor.[3]
Il n’y a aucune forme de rationalité dans cet homme qui n’arrive pas à se représenter les angoisses existentielles et pire encore l’immédiateté de sa conscience ne lui permet pas de s’inventer un destin à l’image de l’homme moderne d’après notre cher Président.
En somme, il y a un processus habituation, qui à la limite devient juste un ensemble de réflexes conditionnés, réponses à des stimuli de l’environnement immédiat tels qui nous sont décrits dans la psychologie expérimentale du russe Pavlov. En conséquence cet homme dénué d’une volonté prométhéenne (Descartes), d’un esprit positif (A. Comte) ne participe pas à l’Histoire, disons à la civilisation universelle.
En définitive, ce discours qui commence par l’Africain qui se substitue au paysan Africain et qui miraculeusement se termine par l’homme -mais nous avons tendance à penser qu’il s’agit de l’homme Africain- nous construit une essence figée, et poussons le cynisme jusqu’au bout un homme anhistorique. La société dont dépend en conséquence cet homme n’est pas dynamique et sa vie est un éternel recommencement [4] !
2- Sarkozy et l’idéologie ethno-anthropologique :
Quoique ce discours puisse choquer certaines sensibilités intellectuelles et politiques occidentales et réjouir les afro-pessimistes, il faut dire qu’il s’enracine fondamentalement dans une psychologie collective ethnocentrique inconsciente, voire nombriliste que l’Occident créa, maintint, perpétua et continue de manifester par rapport aux cultures autres et qui pose la le problème de l’altérité.
En effet, tout doit s’ajuster aux références culturelles dominantes du monde civilisé que ce soit dans les domaine politique (gouvernance à différencier avec la démocratie), économique (conversion et ajustement de toutes les économies mondiales au capitalisme basée sur la théorie du rattrapage telle qu’elle est décrite par Rostow), de l’entreprise (managerialisme ignorant de fait toutes les règles de l’économie informelle), juridique et culturel (adopter les mêmes schèmes de consommation et de perception).
Cette donnée n’est pas nouvelle et s’inscrit dans la logique d’analyse de différentes théories apparues avec l’émergence de l’anthropologie et de l’ethnologie. Disciplines qui ont puisé dans le corpus théorique et méthodologique des sciences biologiques évolutionnistes
En effet, il fallait qu’on justifiât les entreprises de domination, de colonisation -entendue comme conquête par la force d’un autre territoire- et d’exploitation des ressources. En somme, justifier l’accaparement des nouveaux marchés et la soumission des indigènes -matières premières, écoulement des produits manufacturés, l’utilisation de moyens humains de production –esclavage-[5].
Les théories évolutionnistes vont constituer les bases idéologiques qui permettront par des démonstrations rationnelles ( ?) une telle entreprise. Nous vous épargnons la théorie de Darwin, mais son ouvrage De l’origine des espèces et le transformisme de Lamarck vont permettre de conceptualiser l’évolutionnisme biologique[6]. Evolutionnisme biologique que l’anthropologie et l’ethnologie vont récupérer pour l’appliquer aux sociétés humaines : ce qu’on va appeler physiologie sociale si nous nous référons à Spencer, ou d’aucuns le darwinisme social.
Pour schématiser, disons que ces théoriciens affirment que toutes les sociétés sont mues vers les mêmes rails de la marche vers le progrès (le fameux progrès de Sarkozy). Ainsi les ont-elles typifiées selon un schéma unilinéaire allant de la sauvagerie à la civilisation en passant par un stade intermédiaire appelé barbarie.
Le plus illustre représentant de ce courant de pensée est sans nul doute Lewis henry Morgan avec son ouvrage publié en 1859 Ancient Society.
Ce schéma de pensée va être repris dans différents travaux avec différentes variations et angles d’analyse comme la tendance inéluctable de toutes les sociétés vers la rationalisation bureaucratique (Max Weber), leur passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique (Durkheim), des actions non logiques aux actions logiques (Pareto), de la communauté à la société (Tönnies), de la communauté primitive au communisme (K. Marx) et plus récemment, avec moins d’empreinte idéologique Toffler (le premier à pressentir l’avènement de la société de la connaissance avec sa théorie des vagues de développement : vague agraire, vague industrielle et vague de la connaissance).
Par ailleurs pour en revenir au discours lui-même, les propos se rapprochent de prés à ceux de Lucien Lévy-Bruhl dont l’attention était surtout portée sur l’étude de la mentalité des sociétés primitives. Son ouvrage qui jette les bases de cette étude est Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures, publié en 1910. Selon lui les sociétés primitives sont caractérisées par une mentalité prélogique et mystique qualitativement différente de la logique propre à l’homme civilisé d’Europe.
Ce détour théorique et diachronique nous permet de voir que Sarkozy n’a pas fondamentalement changé de logiciel culturel et symbolique et qu’il participe de toute évidence à cette pseudoscience mélangée de préjugés et de jugements apriori que l’on peut caractériser d’opinions au sens de Bachelard et/ou d’idola au sens de Bacon.
Ce n’est pas ces références qui choquent en soi, mais que la plus haute institution de l’Etat puisse penser de la même manière qu’il y a deux siècles d’autant plus que les contextes économiques et politiques ont fondamentalement changé.
3- Du discours de Sarkozy aux relations Afrique-Occident :
Nous pouvons remercier Sarkozy dans la mesure où il nous montre que malgré le progrès et la modernité qu’incarne sa société, les conceptions par rapport aux sociétés autres notamment celles d’Afrique Noire n’ont pas fondamentalement changé. Nous pensons qu’il participe de représentations sociales inconscientes (certaines incorporées et intériorisés à l’école), à des matrices de perception, à un modèle paradigmatique obsolète dont la manifestions singulière est l’institutionnalisation politique et administrative de l’assimilation et de la déculturation imposées aux « français d’origines » et aux étrangers prétendant à la nationalité ou au travail en France[7].
Le problème de l’Afrique et de ses paysans se situe à d’autres à d’autres niveaux selon nous :
- Celui de l’occidentalisation et de l’arabisation des cultures africaines conjugué à la christianisation et à l’islamisation entrainent une certaine « désappropriation du sens » et un effritement des valeurs sociales d’appartenance d’une part ; et, d’autre part, une pauvreté psychologique et culturelle collective plus dangereuse que la pauvreté monétaire ou absolue. En effet, l’homme Africain s’identifie à des référentiels qui ont été produits et construits dans des sociétés autres entrainant de fait une méconnaissance de son histoire et une explosion exponentielle des milieux de référence. Ces références posent problème dans la mesure ou elles inhibent la construction sociale et politique des identités et surtout de l’identité nationale entrainant par conséquent une dévalorisation de l’image de soi, de la nationalité et disons le du sentiment national qui conjugué aux visions projetées par les médias de masse occidentales favorise le sentiment de devoir immigrer ou de rester dans la sphère occidentale pour participer pour reprendre Sarkozy à l’Histoire.
- Celui de la gouvernance politique avec l’entretien et la reproduction d’une « bourgeoisie compradore » déconnectée de la réalité, phagocytée et qui vit en symbiose avec la métropole et ses industriels. Sa caractéristique principale est une certaine fascination par rapport à l’argent, au pouvoir et aux schèmes de consommation occidentaux. Ce que les institutions financières internationales ont tenté de juguler à travers les conditionnements (bonne gouvernance : transparence, participation politique), l’introduction de la corporate governance au sein des entreprises nationales, les politiques de privatisation dont l’effet pervers et inattendu a été la désinstitutionalisation de l’Etat en Afrique Noire[8].
- Celui plus grave de l’économie qui pose la problématique de la gouvernance mondiale et le fonctionnement anti-démocratique des institutions monétaires internationales en l’occurrence le FMI et l’OMC. Ce dont a besoin le paysan Africain, c’est qu’il puisse fixer ses prix de vente sans être déterminé par les marchés financiers ou que l’Etat lui fixe un prix au producteur qui puisse lui permettre de dégager des marges bénéficiaires. Ce dont ils ont besoin, c’est d’une mécanisation de la production, maîtriser les processus qualité et d’une subvention comme son collègue européen (ce qui fausse évidemment les règles de la concurrence). Ce dont ont besoin les pays africains, c’est de décider de leurs priorités économiques, d’investir dans le capital intangible, de mettre ne place des politiques sanitaires sans êtres inquiétées par les brevets des grands groupes pharmaceutiques, d’exploiter dans un esprit de développement durable leurs ressources naturelles etc.
Toutes ces questions posent même la problématique du développement ou de l’idéologie du développement en Afrique Noire, même s’il s’agit d’une croyance occidentale :
1- Comment se soustraire des exigences de la realpolitik française et de manière générale des pays développés et de leur instrumentalisation des identités ethniques ?
2- Comment passer d’économies conditionnées à des économies libres et en croissance ?
3- Comment passer d’une aide au développement, de l’idéologie de l’économie sociale et solidaire (sentiment moralisateur) à une volonté réelle de développement ?
4- Comment passer d’un transfert technologique qui a marqué les coopérations depuis les indépendances à un transfert des compétences ?
5- Comment identifier et hiérarchiser les priorités et besoins dans des économies qui n’entrent pas dans aucune catégorisation économique du type primaire, secondaire, tertiaire (services) ou de la connaissance ?
6- Comment tirer profit de la mondialisation avec la remise en question des partenariats traditionnels de coopération (entrée remarquée de
la Chine sur le marché africain) ?
Telles sont les questions auxquelles devraient se pencher nos gouvernants et Monsieur Sarkozy qui se pose en homme sincère, pourrait par exemple (je suis très optimiste) nous fournir des prospectivistes, économistes ou ses experts au lieu de nous construire un individu désincarné du type paysan Africain ou l’homme Africain.
Dia Aboubakry.
Analyste en Politiques sociales
Doctorant en gestion
[1] Pour ma part, disons que la conception évolutionniste de l’histoire des sociétés humaines a trouvé son expression la plus finalisée en Allemagne nazie fille de l’Europe des Lumières et de l’esprit positif qui a su théorisé et argumenter la théorie de la supériorité de
la Race arienne avec les conséquences que nous savons. Théorisation que nous avons retrouvée dans plusieurs pays : en Angleterre du XIX siècle, en Italie fasciste de Mussolini, aux Etats-Unis, au Japon et en Afrique du Sud avec l’Apartheid.
[2] Nous mettons volontairement Afrique Noire car Sarkozy n’a pas tenu pareil discours en Libye qui fait partie du Maghreb et que Sarkozy cherche à mettre sous le joug l’UE à travers l’établissement de partenariats privilégiés avec son idée d’union méditerranéenne. Il s’agit d’une alliance stratégique à la fois économique et sécuritaire (sécuriser les portes de l’Europe mais aussi contrôler les flux migratoires africains). Une distinction effective est établie dans l’esprit des Européens entre le Maghreb et l’Afrique Noire (continent sans histoire) et cela théorisée et justifiée par la rationalité philosophique et historique comme on le retrouve chez Hegel : « La partie septentrionale de l’Afrique (…) se trouve au bord de
la Méditerranée, superbe contrée où fut jadis Carthage et où se trouvent actuellement le Maroc, Alger, Tunis et Tripoli. On devait et il fallait rattacher cette partie à l’Europe, comme maintenant les Français précisément l’ont essayé avec bonheur ; elle est tournée vers l’Europe comme l’Asie Mineure ; tour à tour y ont résidé Carthaginois, Romains et Byzantins, Mahométans, Arabes et les intérêts de l’Europe ont toujours cherché à s’y porter ».
[3] Notons que Senghor en pur produit de l’intelligentsia occidentalo-centriste a crû bon de mettre
la Raison du côte de l’homme Blanc et l’affectivité du côté de l’homme Noir perpétuant de manière inconsciente la logique duale et binaire posée en termes de rationalité et irrationalité, logos et affect, mentalité logique et mentalité prélogique. En homme politique conciliant, il a crû que le métissage serait la donne, alors que l’Histoire lui donne tort. En effet, la mondialisation globalisation a eu comme effets pervers l’exacerbation des identifiés nationales (Citons le cas de
la Russie de Poutine, de
la France en 2002,
la Pologne des frères Kaczyński,
la Chine, l’Iran, le Japon etc.) et une psychanalyse de son œuvre nous permet de dire que sa théorie n’est que le l’expression de complexes. Par ailleurs beaucoup des théories élaborées pendant les indépendances (négritude, conscienscisme, les idéologies portant sur l’authenticité du Nègre), ont permis de manipuler les opinions, d’exalter des identités ethniques, d’entretenir une certaine transe collective jouissive et de détourner les masses africaines des enjeux problématiques du développement.
[4] Notons que ce qui différencie dans l’historiographie occidentale les sociétés historiques des autres est l’écriture.
[5] Nous faisons référence à l’esclavage pour mentionner l’absence de rémunération et la soumission par la force pour travailler. Par ailleurs, pour cette période, je ne fais de différence pour des raisons d’économie et de résumé de ma pensé entre la découverte des Amériques, l’esclavage, l’essor du capitalisme et du modèle productiviste, la période des colonisations que la conférence de Berlin va entériner, le rôle de la religion dans cette entreprise etc.
[6] Le titre original de l’ouvrage de Darwin est : On the origin of species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggled for life
[7] Ce qui entraine des effets pervers que constituent la fragmentation du lien social dans les territoires nommés les banlieues, les problèmes liés à l’accès à la culture-capital social et capital scolaire- et à l’emploi des populations dites immigrées. Une question me taraude pourtant : pourquoi lorsque
la France parle de l’Afrique, ce n’est qu’en termes d’immigration, ou de catastrophes ? Par ailleurs, nous n’attendons pas des excuses ou de la repentance de la part de Monsieur le Président comme il a tendance à le penser à chaque fois. Pour la première fois, l’on assiste en Afrique à l’arrivée d’une génération au pouvoir et aux affaires qui n’a pas connu la colonisation, et qui par-dessus tout est décomplexée par rapport à l’esclavage car elle a compris que l’Histoire du monde était tragique. Ce n’est pas Louis XVI et Marie Antoinette qui vont me démentir encore moins
la France sous Vichy ou l’empire romain ou l’Egypte antique ou l’empire Perse, ou l’Empire austro-hongrois, ou l’empire peulh du Macina etc. Elle est arrivée à l’intelligence de l’Histoire du monde qui se résume en une entreprise de domination militaire et culturelle.
[8] Notons que tous les pays qui se sont développés ont compté sur un Etat fort et que la question du désengagement de l’Etat –Etat providence, Etat social- théorisé par les néolibéraux ne s’est posée que lorsque des infrastructures ont été crées et que les entreprises, le marché et le salariat se sont consolidés. Je pense que les PAS et l’intervention des ONG ont retardé la construction des Etats en Afrique.
5 octobre, 2007 à 19:52
Merci pour cette analyse, c’est très intéressant.
Bon, il y a eu sans doute 47% de Français (et sans doute beaucoup plus sur des sujets aussi importants) à frémir à l’écoute de ce discours…
J’ai bien aimé “… l’intelligence de l’Histoire du monde qui se résume en une entreprise de domination militaire et culturelle. ”
La condition humaine…
19 octobre, 2007 à 4:36
Antiques For Sale…
I couldn’t understand some parts of this article, but it sounds interesting…
19 octobre, 2007 à 10:49
i don’t speak english very well, but can answer in the the thinks you don’t understand in my paper. aboubakry.
4 décembre, 2007 à 16:24
quel est l´industrialisation et la metropole de l´empire perse